Tâche de vaincre : me disait ma mère, il y a 7 ans. Elle s’inquiétait. Elle ne m’avait certes pas appris à me laisser abattre devant la maladie. Mais on ne sait jamais. Je ne devais pas rejoindre le camp de mon père dans la tentation du désespoir.

Tâche de vaincre.
Peu de temps après, c’est elle qui allait abandonner le combat : trop de souffrance non dite, trop d’enchevêtrements dans les thérapeutiques. Il a bien fallu un jour comprendre qu’elle ne pourrait plus se tenir debout, qu’elle avait déjà tenu pour tâcher de vaincre et qu’elle préférait renoncer. Elle ne se sentait plus du côté de la vie.
Nous savons comment la guerre l’a privée de sa jeunesse : elle a eu 17 ans sous la botte de l’occupant ; la guerre l’a éloignée de sa famille, de son frère, le requis STO qui l’a précédée dans la même maladie. Nous savons qu’elle a rencontré durant cette guerre ce jeune homme réformé dès 1939 et qu’elle a attendu novembre 45 pour l’épouser, espérant vainement le retour de son frère, déjà engagé pour l’Indochine. Nous savons quelle affection elle a trouvé dans cette belle famille qui l’a accueillie et soutenue. Et jusqu’à son passage dans une autre vie, sa belle-sœur était là, notre tantine, si fragile désormais, qui nous a encore accompagnés.
Nous reconstituons difficilement l’histoire de notre enfance, à cause de tous les événements passés sous silence. Nous mesurons, si c’est possible, le courage qu’il aura fallu à notre mère pour tâcher de vaincre, grâce aux rares moments d’émotion, où elle se laissait aller à se confier.
Elle a cru sa mission accomplie quand ses petits enfants lui ont paru sauvés, parce qu’ils apprenaient bien. Ils pourraient donc eux aussi échapper à l’humiliation, déjouer le sort qu’elle avait craint pour nous et conserver leur dignité. Il lui semblait aussi que pour vaincre, il fallait d’abord acquérir et transmettre le savoir plutôt que l’argent.
Tâche de vaincre : ainsi pourrions-nous tenir debout devant les chagrins et les épreuves que la vie nous a très équitablement distribués. Si elle s’est laissée glisser si lentement vers la mort, c’est sans doute pour nous donner une dernière leçon. Nous ne savons pas encore laquelle.
Il nous a fallu renoncer à l’image de cette mère tenace, capable de tous les entêtements, dont nous avons hérité. Il a fallu. Sans se résigner, poursuivre, comme elle, notre devoir, au jour le jour. Avec cette inévitable nostalgie de ceux qui ont manqué de quelques parts d’amour.
Tâche de vaincre : la tâche paraît lourde, la victoire peu assurée.
Tâche de vivre surtout.
Car c’est un beau métier. L’apprentissage n’est pas très bien réglementé mais tu as la ressource de la formation permanente.
Tâche de vivre, applique-toi bien et n’oublie rien ni personne sur ton chemin. Garde au coeur ces jolis mots, qu’écrivait en juin 2003, le plus petit de ses petits enfants, pas si petit qu’on le croyait :
il faut écouter les personnes qui parlent avec le cœur rempli d’espoir.