La lettre à Arthur
Par Lutine Faramine le lundi, juillet 16 2007, 23:38 - atelier noir - Lien permanent
Arthur, on ne peut être sérieux quand on a dix-sept ans et qu’on vit dans des temps contraires sur une planète où l’on se fait de l’argent en dénonçant les pollutions et les guerres. Imagine, la chanson de Lennon réduite par une banque à un slogan publicitaire.
Arthur, on ne peut être sérieux quand on a dix-sept ans et qu’on vit dans des temps contraires sur une planète où l’on se fait de l’argent en dénonçant les pollutions et les guerres. Imagine, la chanson de Lennon réduite par une banque à un slogan publicitaire.
Comment devenir l’homme des utopies quand des enseignants t’imposent de choisir dans l’urgence une filière d’orientation ou de rédiger en trois parties une lecture analytique dans laquelle tu vas brûler ton âme au petit feu de la technique ? Alors on inscrit en silence ce que soi-même on n’entend pas, on tente vainement de s’interroger sur l’avenir de la poésie, loin des médias et des combats.
Jusqu’à quand la poésie permettra-t-elle de chercher son âme quand des thérapeutes ou des gourous arrivent à faire payer très cher l’interprétation de tes rêves les plus fous ? Quel feu voler aux dieux de l’économie ? Celui des essais nucléaires, celui des explosions d’usines chimiques ou bien celui des puits de pétrole incendiés, dans le berceau de l’écriture ? Comment arriver à l’inconnu avec la pléthore d’images truquées par la mondialisation ? La poésie sera-t-elle plus puissante que tous ces écrans cathodiques ou informatiques ? Quels boutons cliquer pour dérégler le sens de ce monde qui nous emprisonne ?
Quelle langue trouver, quel esperanto quand le langage des textos ou des e-mails réduit encore le sens sous prétexte qu’il réduit le temps et l’espace entre les êtres ? Comment s’évader encore quand le langage universel est dominé par celui du géant étoilé ? La poésie se gardera-t-elle de tout résumer aussi sommairement que les multinationales qui nous vendent des logiciels pour fabriquer de la littérature ? Comment peut-on se charger d’humanité quand les associations humanitaires elles-mêmes détournent les fonds que notre bonne conscience nous a enjoints de leur adresser ?
Quels progrès pourrons-nous encore multiplier quand la technique aura fait de nous ses esclaves, quand la guerre des étoiles ne nous permettra plus de les saupoudrer dans nos rêves, quand mettre les voiles n’est plus qu’un globe challenge sponsorisable ?
La poésie sera-t-elle un défi aux innovations technologiques ? Restera-t-elle une invention d’un monde magique, aux rivages duquel chacun pourra aborder avec son propre visage, son propre navire, son propre feu ?
La poésie sera-t-elle autre, une symphonie nouvelle interprétée avec un plus subtil archet ?
Restera-t-elle cette œuvre de patience que les amoureux des mots sont si impatients d’accomplir ?
Ou bien les poètes devront-ils se taire brûlés comme sorcières qui se seraient adonnées à l’Alchimie du Verbe ? Faudra-t-il partir pour conserver en soi la poésie ? La verra-t-on dormir au bord d’une rivière, sans qu’un soldat vienne saccager sa lyre ? Pourra-t-elle encore promener ses dix-sept ans sous les tilleuls verts des bons soirs de juin et dormir dans ses haillons d’argent, sans avoir des chiffres rouges au côté gauche ?
Où trouver le secours, Arthur ? Nulle voix ne répond !
Et pourtant dans nos mains nous la tenons. Nous continuons d’inventer des correspondances, de saluer la beauté et d’aimer les voyelles jusqu’à l’oméga de tes yeux clairs. Nous continuons de croire le bonheur possible avec elle, en espérant qu’aucune science ne trouvera de remède à cet insidieux virus inoculé dans nos cellules, implanté dans nos processeurs, qui nous pousse chaque jour à écrire la vie sans nous prendre au sérieux.
Intertextualité avec Hugo, Supervielle, Char, Queneau, Bosquet et Rimbaud.