L'inconnue de chez Cahuzac
Par Lutine Faramine le vendredi, août 3 2007, 11:56 - manège - Lien permanent
21 novembre - L'inconnue
Je vous écris du plus terrible de mes rêves récurrents. J'ose croire que mon histoire est assez singulière pour être racontée. Elle vous paraîtra peut-être inutile. J'ai pris à faire du beau, du vrai de l'inutile ; , le plaisir que vous pourriez prendre à la découvrir ne suffirait –il pas pour vous décider à la publier ?
21 novembre - La connaisseuse
Qu'est-ce qui vous fait penser que je pourrais faire publier vos écrits ? Vous croyez sans doute que je fréquente du beau monde dans la littérature ? Mais je ne suis qu'une inconnue et vous m'êtes inconnue. Je perçois mal dans quelle étrange relation vous essayez de m'entraîner. Suis-je la seule personne que vous ayez ainsi sollicitée ? Comment avez-vous eu mon adresse ? Peut-être savez-vous qui je suis ? Où et comment m'avez - vous rencontrée ? Je n'arrive pas à croire que, passant à vingt mètres de moi vous pourriez me reconnaître, sans que j'en susse rien.
22 novembre - L'inconnue
Le plus terrible de mes rêves. Au beau milieu de ce repas familial, brusquement, je deviens un objet qu'on jette sur un lit et qu'on oublie. Seul un petit garçon de dix ans pense à me rattraper pour m'empêcher de glisser des couettes et des édredons de plume, de cet univers instable – il a très peur lui aussi. Non, dans le rêve, je ne le sais pas qu'il me rattrape. Je sais juste que je suis là en danger. Je cherche la personne qui m'a jetée.
La connaisseuse, même date
Est-ce que vous me racontez votre rêve ou est-ce que vous l'inventez ? Je me demande quelle est la part de votre imagination, de votre machination devrais-je dire. Voulez- vous me donner accès à votre douleur, à votre syndrome d'abandon ? Vous faites peut - être simplement appel à ma curiosité de lectrice. Vous savez sans doute à quel point j'aime ça, entrer dans l'univers des autres. Mais avec vous, avec votre univers, je me méfie.
23 novembre- L'inconnue
Je cherche la personne qui m'a jetée ; je ne vous dirai pas qui elle était, sinon qu'elle était censée m'aimer. Je passerai des nuits à la chercher dans ce même rêve qui m'assaillira. Toujours des repas de fête, les lumières, la chaleur, ce qu'on appelle l'ambiance quoi. Je ne la retrouverai jamais, c'est l'angoisse de ne pas la retrouver qui toujours me réveillera. Mon rêve cessera une fois que j'aurai réussi à l'interpréter. Détruite et reconstruite, à force de superposer des bouts du scénario insupportable, j'ai fini par faire apparaître les similitudes, par déjouer l'écho, par dégonfler la baudruche. J'ai réduit mon cauchemar à un simple cas d'école.
23 novembre- La connaisseuse
Votre histoire m'intéresserait-elle sous prétexte que vous savez vous pencher sur votre cas. Vous en faites une lecture critique avant de l'écrire. Que voulez-vous me faire partager : vos analyses ou l'immédiateté de votre monde inconscient ? C'est un peu facile d'expédier tout cela en bloc et d'encombrer mon e-mail ; vous vous soulagez en déposant votre "ça" dans ma boîte. C'est un peu cavalier de me relancer tous les jours, vous êtes donc sûre que je vais vous lire ? Que savez-vous de l'intérêt que je vous porte ?
24 novembre - L'inconnue
Non, je ne me soulage pas. L'histoire de ce rêve pourrait vous blesser, vous ma lectrice ou les acteurs de cette anecdote. C'est pour cela que je n'en livre pas les clés. Je vais vous raconter comment je me suis réveillée de ces cauchemars récurrents. Je revois de terribles tableaux ! Dans un camp de concentration, toutes mes dents tombées, je dois chercher ma carte d'identité parmi des grains mouvants déversés dans la crèche d'une étable. Une bourrade à hauteur de mes omoplates, c'est un SS, il me fait très mal en me restituant ma carte d'identité, collée dans mon dos. Une autre fois, à cette même époque, je me promène avec Y sur le quai d'une gare. Nous parlons goulûment notre langue, magiquement reliés à notre enfance de petits bouseux. Quand approchent les soldats, bien vite nous retournons au français pour éviter de nous faire repérer. Dans ce pays de trains et d'uniformes, nous savons juste que notre langue d'enfance nous met en danger.
24 novembre - La connaisseuse
Des bribes de souvenirs de rêve : ce n'est pas ce que vous m'aviez annoncé. Dans quel pacte m'avez - vous impliquée ? Voulez-vous m'initier à votre monde étrange et sombre ? Prétendez-vous m'y faire découvrir quelque vérité ? Attention, on ne me la fait pas, le voyage au monde vrai, le personnage de l'inconnu, c'est du Marivaux, je connais ; et Sigmund Lacan, je ne l'ai que trop fréquenté, au travers de mes amis tous plus psychittés les uns que les autres. Qu'est-ce qui vous a réveillée et comment ? Est-ce une expérience si singulière que la vôtre ? Votre histoire se suffirait à elle-même ? Méfiez-vous quand même ! Les ficelles du récit, je les détecte en un tour de main, alors n'essayez pas de me cuisiner au petit feu de la technique. Vous me poussez à faire du Raymond Queneau, vous voyez bien que vous m'exaspérez. Vous deviez me racontez comment vous vous êtes réveillée.
25 novembre – L'inconnue
Je me réveille sans aucune pointe de douleur, je saute vers la fenêtre, il fait doux et gris, la vie est belle, je peux marcher, je peux tourner l'espagnolette, sans problème aucun. J'ai bien fait de choisir cette chambre à l'Ouest. Je viens de me laisser happer par le réel au lieu de tenter de vous raconter comment je me suis réveillée de mes cauchemars. Mon objet n'était pas ce matin gris de novembre où ces inconnus s'appliquent en silence à leur exercice d'écriture, ni cet après-midi où la fumée qui me taquine les bronches réveille mes craintes pour mon système immunitaire défaillant. Craintes qui réveillent et révèlent ma part d'inconnu, la part de ma douleur intime. Peu à peu, je sens que je me dérobe à la mission que je m'étais octroyée, mon histoire singulière va donc vous rester inconnue.
25 novembre - La connaisseuse
C'est à vous que je destinais cette anecdote mais je n'avais pas de crayon pour la noter sur-le-champ : un déjeuner au Clémenceau, je cherche mon visage et celui des autres convives dans le miroir ; au moment du dessert, je réalise qu'il n'y a pas de miroir, mais des inconnus en train de déjeuner, de l'autre côté d'une étagère. Comment peut-on passer tout un repas à guetter une image dans un miroir qui n'existe pas ? Ne croyez pas que votre histoire d'enfant jetée, ou rejetée, au milieu d'un repas m'ait à ce point impressionnée. Vous voyez bien que, moi aussi, je me cherche une issue pour naître à l'inconnu.